Cette édition de la Fashion Week de Paris n’aura pas soulevé les foules. KENZO aura toutefois sorti son épingle du jeu. Pas de runway classique, mais une journée entière dans l’ancienne maison de Kenzo Takada, cachée dans le quartier de la Bastille. C’est ce qu’offre la maison de couture pour sa collection hiver-été 2026. Villa traditionnelle en bois entourée de bambous, de genévriers et de cerisiers, bassin à carpes koï, tatamis, shōji, espace de cérémonie du thé, jardin japonais. L’espace est apaisant. On s’y sent comme à la maison. Difficile à dire s’il s’agit d’un rendez-vous secret entre connoisseurs ou véritablement d’un événement public sur invitation. Construite entre 1988 et 1993 avec l’architecte Xavier de Castella, puis retravaillée en 2018 et 2019 par Kengo Kuma, cette « oasis home » condense une idée fondatrice. KENZO naît dehors autant qu’en atelier, dans la circulation entre Paris et le Japon.




Nigo parle alors de retour « à la maison », mais le mot ne désigne pas une nostalgie. Revenir aux codes du fondateur, puis les faire passer par son propre vocabulaire, celui d’un collectionneur qui sample, classe, réactive. La collection s’organise autour d’un dialogue France-Japon, ouvert à d’autres horizons, Americana, workwear, tailoring italien, détails chinois. Le résultat ne cherche pas l’unité par l’effacement. Il cherche la cohérence avec une volonté farouche de superposition.
“Kenzo represents freedom, color, and joy. I want people to feel
the same way when wearing these clothes. It’s my homage to our
founder, Kenzo Takada. With Fall 2026 we are going back home,
back to the beginning.” (Nigo)
Workwear, Americana, tailoring
Le workwear ancre la saison. Il arrive filtré par des signes américains, varsity graphics, flanelle cowboy shirts, denim, volumes utilitaires, mais il se heurte à d’autres traditions de coupe. Les fermetures pankou chinoises apparaissent, le tailoring italien apporte une tenue plus nette, et la construction kimono revient comme une logique de patronage, et non comme un simple et sempiternel motif exotique. Nigo pousse même l’idée plus loin avec des costumes qui combinent kimono lapels et peak lapels, comme si deux écoles de veste partageaient la même épaule.
La palette renforce cette sensation de vestiaire habité. Des teintes 1970s plus douces, inspirées de photos des premières années parisiennes de Takada, cohabitent avec des bleus plus francs, des gris sartoriaux, un jaune vif, un rouge fort. Le navy se frotte au Prince of Wales. Les rayures bi et tri couleurs, les damiers en maille, et un neo tailoring bicolore relancent une énergie graphique déjà présente dans les archives 1990s, et que Nigo avait déjà effleurée lors de son premier cycle chez KENZO.







L’archive comme matière, tigre, K, Kite bag, et un floral SS94
La saison FW26 se comprend aussi comme un travail d’archiviste. Dans une pièce bibliothèque de la maison, KENZO expose une sélection de documents et de vêtements, croquis, éditoriaux, invitations, et pièces clés des années 1980–1990. La démarche n’est pas seulement pédagogique. Un quilted jacket homme FW83 et une veste femme brodée FW87 rappellent que l’hybridation n’a rien de nouveau. C’est une mécanique historique qui est remise au goût du jour. Juste autrement. Mais toute réinterprétation n’est-elle pas recréation ?
Dans la collection, le tigre revient depuis le Kenzo Jungle des années 1980, désormais posé comme motif signature sur des button-down shirts. La lettre « K », tirée des archives, se transforme en motif varsity sur t-shirts, vestes et cardigans. La Kite bag de 1986 réapparaît en réplique exacte, puis se décline en versions contemporaines, compact shoulder bag, tote, et coinpurse charm. Un autre fil d’archive traverse la saison, des jupes en organza brodée Spring Summer 1994, dont le floral est repris et extrapolé sur des vestes et même sur des chaussures.
Nigo introduit aussi un nouveau motif maison, le Kenzogram. Il circule sur denim, nylon, jersey, maille, ceintures. Ce pattern fonctionne comme un code de continuité, un moyen de relier les familles de pièces sans les uniformiser.

Matières et interventions, denim japonais, broderies, silhouettes adoucies
Le travail sur la matière reste concret. Le denim selvedge japonais continue, parfois volontairement sunbleached pour obtenir un effet patiné, comme si la pièce avait déjà vécu. Les cowboy shirts se chargent de broderies florales et de piping contrasté. Des vestes au vocabulaire militaire s’adoucissent par des détails de boutons plus délicats. L’ensemble tient une promesse simple, un vêtement doit rester portable, mais il doit aussi porter une vision de coupe.
Les accessoires prolongent l’idée. Une paire de work boots à lacets avec détail steel toe cap côtoie des ballerines brodées, des loafers classiques, et une chaussure hybride, entre ballerine et derby, en toile ultra légère, presque slipper. Côté sacs, un grand tote en toile et sa version bucket sont entièrement réversibles, finis par des trims en cuir contrasté. Là encore, l’objet reste fonctionnel, mais reste une pièce à part entière.
Maison-protocole et café Télescope
La journée s’étire entre présentation, archive, circulation dans le jardin, et moments plus domestiques, bien avant la présentation elle-même qui n’arrivera que vers 20h sur fond musical géré par Ryuichi Sakamoto. Dans la journée, un café sur mesure, conçu avec Télescope, le coffee shop parisien favori de Nigo, reproduit son rituel quotidien entre la maison et l’atelier. Filtre préféré du designer, matcha cookies, sandwich jambon relevé au shiso, chèvre enveloppé de nori avec ume. Ce détail n’est pas anecdotique. Il ancre l’idée de « home » dans des gestes concrets.




Dori Sakurada, l’hybridation japonesque
Dans ce cadre, les tenues portées par des invités deviennent des preuves de portabilité. Dori Sakurada, ami de la maison KENZO, arrive avec nonchalance dans l’après-midi et se prête à un essayage où l’archive et le jeu se lient d’amitié. Une veste à capuche au floral oversize, traitée comme un imprimé d’extérieur, se superpose à un foulard à motif animalier noué près du cou. Le bas, blanc, ample et ballonné, évoque à la fois un pantalon de travail et une construction plus japonaise dans la tenue du volume. Un ceinturage rouge KENZO coupe la silhouette et rappelle la dimension varsity sans passer par la veste universitaire attendue.





Le détail le plus parlant se situe sur la tête, stylisé par Ramona Eschbach. Une capuche bleu nuit ponctuée de petits charms, dont un lapin et un tigre, introduit le bestiaire KENZO sous une forme intime, presque talismanique. Un élément de fourrure ajoute une note tactile et renforce l’idée d’un vêtement pensé pour la météo et la froidure, sans perdre de ses couleurs.




Keung To, une lecture urbaine et organique
Keung To, arrivé également dans l’après-midi avant de revenir le soir après quelques clichés dans Paris, propose une lecture plus urbaine, plus organique et épurée. En photoshoot près de l’Arc de Triomphe (photo courtesy KENZO), il porte un puffer noir à volume contenu, capuche doublée d’un imprimé, t-shirt blanc avec motif central jaune, et surtout un grand tote noir à construction utilitaire, poches, sangles, anneaux, étiquette rouge. La silhouette parle de déplacement et de quotidien, et rejoint l’idée formulée par Nigo, « home » comme worldview portable.
Dans un second look, plus intérieur, à la villa KENZO, un manteau bleu nuit aux épaules souples enveloppe un cardigan crème boutonné, traversé par un motif rouge qui évoque un motif plus technique. Denim brut à revers, chaussures noires épaisses, l’ensemble s’affirme par la densité des matières et une palette à la fois cosy, sobre, mais un zeste nostalgique. C’est une manière de montrer que KENZO peut aussi se lire tel quel, par la coupe et la tenue, en revenant aux sources de la matière. Tout simplement.
Collaboration presse officielle
